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L'AVÈNEMENT AUTOBIOGRAPHIQUE




S'il existe un espace autobiographique dans l'œuvre sartrienne, que l'auteur a progressivement élargi et qui est aujourd'hui constitué par de nombreux documents (lettres, carnets, interviews...), lors de la parution des Mots, l'intérêt de Sartre pour les souvenirs d'enfance a étonné le public. On a pu expliquer, à juste titre, cet intérêt par le fait que Sartre avait dépassé une étape intellectuelle: il s'est en effet rallié au marxisme et s'est persuadé que l'enfance et la famille, médiation entre la classe et l'individu , sont un domaine privilégié pour l'application des méthodes marxistes, combinées avec celles de la psychanalyse. Dès lors l'enfance retient Sartre, parce qu'elle constitue le lieu crucial des aliénations, des déterminations sociales et des mystifications . Selon Sartre lui-même c'est l'atmosphère de l'action, immanente au Parti communiste, qui lui a permis de voir clair dans la névrose qui dominait son œuvre antérieure, et qui l'amenait à considérer la littérature comme un absolu. Enfin, il est important de signaler que l'expérience de la Seconde Guerre mondiale a aussi été déterminante pour un petit bourgeois intellectuel né en 1905. Sartre, parlant de lui-même à la troisième personne dans une interview, déclare: II fut le jouet d'une mystification jusqu'au matin de découvrir que l'on pouvait devenir le jouet des circonstances: un matin de 1939 où vous tombent sur les épaules un uniforme, un numéro de matricule et l'obligation de remplir un "engagement" que d'autres auront signé pour lui. Dès lors il décidera de s'engager tout seul . Une série de prises de conscience, issues de l'action et du vécu, désancrent ainsi l'individu de ses certitudes bourgeoises.

L'autobiographie Les Mots raconte ainsi cette période de formation de Jean-Paul où dominent lesubjectivisme et l'esthétisme bourgeois. Dans la mesure où Sartre est parvenu à se déprendre de sa névrose et de cette idéologie, tout en ayant pu se justifier et se réaliser en partie grâce à elle, il précisera très finement dans une déclaration: Voyez-vous, il y a deux tons dans Les Mots : l'écho de cette condamnation et une atténuation de cette sévérité. Si je n'ai pas publié cette autobiographie plus tôt et dans sa forme la plus radicale, c'est que je la jugeais excessive. Il n'y a pas de raison de traîner un malheureux dans la boue parce qu'il écrit .

L'autobiographie s'ouvre par l'évocation des arrière-grands-parents aux alentours de 1850. Mais pour cette famille Schweitzer, d'origine alsacienne, c'est en 1870 que se situe le moment crucial, puisque la victoire de l'Allemagne obligeait Alsaciens et Lorrains à opter pour l'une des deux nationalités et, dans le cas où ils voulaient rester Français, à quitter leur région natale annexée par les Allemands. On a ici le point de départ de cette mission à accomplir que le grand-père transmet à son petit-fils: Dans la plupart des lycées, les chaires de langue allemande étaient occupées par des Alsaciens qui avaient opté pour la France et dont on avait voulu récompenser le patriotisme: pris entre deux nations, entre deux langages, ils avaient fait des études irrégulières et leur culture avait des trous; ils en souffraient .... Je serais leur vengeur . Puis, on remarque un autre type de vengeance qui dépasse largement le cadre familial pour s'étendre à la nation: à cause de la déculottée de 1870 , l'agressivité nationale et l'esprit de revanche faisaient de tous les enfants des vengeurs . L'ancrage dans la famille alsacienne fait vivre de l'intérieur ce poids de la guerre, de la défaite, et de la perspective de revanche. Et l'enfant ne manque pas d'éprouver cette nécessité, paradoxale pour lui parce que finalement sans objet, mais qui n'a pas peu contribué à le former: Matérialiste convaincu, mon idéalisme épique compensera jusqu'à ma mort un affront que je n'ai pas subi, une honte dont je n'ai pas souffert, la perte de deux provinces qui nous sont revenues depuis longtemps . C'est là toutefois leconstat du narrateur adultequi voit s'inscrire sa propre identité et son humanité dans les convulsions de l'histoire. Les allusions à Fachoda, à l'Affaire Dreyfus, à la présidence de Fallières, à la médiocrité du programme des radicaux, se joignent au déclenchement de la guerre pour signaler que la France se donne la comédie . Du point de vue de l'enfant, en revanche, la guerre est simplement présentée comme une source d'ennui: elle lui donne quelques sujets d'écriture mais elle ne modifie en rien sa vie si ce n'est qu'elle perturbe grandement ses lectures puisque ses publications préférées disparaissent des kiosques.

Dans Les Mots, Sartre fait unecritique de la famille bourgeoise; il maniela satire et l'ironie moqueuse mais sa perspective se trouvetempérée par une tendresse discrète mais réelle.

Tout d'abord il faut signaler que la mort de Jean-Baptiste Sartre, son père, estl'événement déterminant de la formation de l'enfant, car, s'il est vrai que cette mort donne à Jean-Paul la liberté , elle le jette dans la famille des Schweitzer; il se retrouve finalementprisonnier non plus du lien de paternité, mais de la vision du monde du grand-père, lequel apparaît alors comme l'incarnation de l'idéologie bourgeoise: Ses emportements, sa majesté, son orgueil et son goût du sublime couvraient une timidité d'esprit qui lui venait de sa religion, de son siècle et de l'Université, son milieu . Cette phrase montre d'ailleurs que Charles lui-même est largement assujetti à ce déterminisme de classe qui explique ses comportements. Par là s'explique aussi la dualité secrète de ce personnage. Peut-être que l'autobiographie de Jean-Paul restitue précisément laparole à cette image fugitive du grand-père dont le regard de l'arrière-monde semble pouvoir renverser les valeurs et peser au plus juste les êtres et les choses.

La théâtralité coutumière de Charles, le système de convention en vigueur dans la famille imposé par lui, le rapport affectif qu'il entretient avec son petit-fils et surtout son rôle de médiateur par rapport aux livres et à la culture, font de lui une figure centrale qui pousse l'enfant à singer les adultes. Or, le moyen de paraître adulte chez les Schweitzer passe par la Comédie de la culture ; la bibliothèquemême apparaît à l'enfant comme le ventre d'un vieillard inerte ..., c'était Karl en personne, réifié. Par ailleurs, qu'il s'agisse de lire ou d'écrire, l'enfant est toujours considéré comme un génie qui aime être surpris: Ce petit a la soif de s'instruire; il dévore le Larousse! . Toutefois par moments, il se trouvedémasqué par sa grand-mère Louise ou Mme Picard, mais c'est évidemmentlui-même qui peu à peu ne supporte plus cette comédie, laquelle se combine sournoisement avec sa vision de l'absolu littéraire, et le plonge dans la névrose. L'enfant se sent alors bien proche de la folie.







: 2015-10-15; : 94.


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